Théâtre, Théâtre français

Comédie Française désacralisée ?

La Règle du Jeu mise en scène par Christiane Jatahy brise, avec beaucoup d’audace, l’image que nous inspire le Théâtre Français. Habitués aux mises en scène des grands classiques, il ne nous est pas facile de digérer l’association de ce théâtre mythique et du cinéma. Et pourtant, il semble que la Comédie Française veuille apporter un peu de fraîcheur dans ses productions en sollicitant une des tendances assez répandues dans les productions contemporaines : la caméra sur scène.

Nous avons déjà vu ce penchant artistique dans la première mise en scène d’Ivo Van Hove avec la Troupe, Les Damnés d’après le film de Visconti, mais, dans ce cas, la caméra et l’image projeté sur un ou plusieurs écrans se fondent dans le décor. Ceux qui connaissent d’autres créations scéniques de Van Hove savent que le metteur en scène belge utilise souvent le pouvoir de l’image. Christiane Jatahy est connue également pour son travail sur l’interaction entre théâtre et cinéma, mais elle pousse cette expérience scénique encore plus loin.

La première impression servie par Jatahy est très déroutante – un grand écran, tel qu’on les voit au cinéma, accueille les spectateurs. Cette impression devient encore plus déroutante et même dérangeante lorsque nous découvrons que le film projeté dure presque 30 minutes. Est-ce l’un des films les plus chers qu’on a choisi de regarder ? Nous regardons l’adaptation théâtrale du film de Jean Renoir qui omet le début et nous emmène directement à la deuxième partie du film au domaine de la Colinière en Sologne, où la fête qui réunit l’aristocratie et la haute bourgeoisie commence. Pendant cette partie du spectacle filmé en gros plan, nous faisons connaissance des personnages et de l’intrigue qui s’installe peu à peu. Comme les événements s’enchainent assez rapidement, nous n’avons pas vraiment le temps de suivre l’essentiel de l’intrigue mais nous comprendrons très vite que cet écran et la caméra font partie d’une immense toile d’intertextualité tissée par la metteur en scène. Les comédiens brisent facilement et fréquemment le 4ème mur (le mur imaginaire entre la scène et le public) en s’adressant directement à la caméra, au caméraman ou une personne qui est à côté ou derrière le champ de vision de la caméra. Toute l’action de ce court métrage se passe dans les couloirs du théâtre que nous reconnaissons bien. Nous avons aussi l’impression que le film est projeté en direct. L’action s’approche au fur et à mesure de la salle Richelieu pour enfin y entrer et faire de nous, spectateurs, les participants passifs de cette illusion cinématographique. C’est là où le film s’arrête et nous pouvons passer à l’illusion théâtrale.

La caméra et l’écran restent pourtant présents sur scène. Leur rôle change car maintenant ils nous forcent à entrer dans la position des voyeurs, de voir et d’apprendre ce que les autres personnages voudraient nous cacher – des liaisons adultères, des relations complexes… En même temps, ils nous servent d’un décor pittoresque et onirique, qui enchante parfois par ses couleurs et influe sur l’ambiance. Nous devenons donc des invités de Robert (Jéremy Lopez) et de sa femme Christiane (Suliane Brahim). Nous fêtons le retour victorieux d’André Jurieux (Laurent Laffite). De plus, nous sommes vivement sollicités à participer activement à la fête en chantant, par exemple, Paroles, Paroles de Dalida avec la troupe. Une désacralisation de la Comédie Française ? Certes, un tel bannissement du 4ème mur surprend, mais la joie de vivre qui émane de la troupe est contagieuse et quelques secondes plus tard, la salle Richelieu est secouée par des centaines de voix. Bien que l’avancement de l’intrigue alourdit quelque peu l’ambiance de la salle, elle arrive à respirer grâce à la présence de Dick (Serge Bagdassarian) qui provoque une hilarité inoubliable et réussit à équilibrer le suspens.

La fantaisie dramatique imaginée par Jatahy efface toutes les limites entre les acteurs et les spectateurs ainsi qu’entre la réalité et la fiction. Cet univers enfermé dans une des salles de la Comédie Française ressemble à une danse vertigineux d’un funambule – il nous invite à entrer dans une fiction qui devient une réalité à tel point que nous sommes prêts à oublier que nous nous trouvons au théâtre. C’est seulement à la fin qu’une nouvelle apparition du film nous sort de ce rêve étrange et nous constatons, avec une légère tristesse, que nous étions enfermés dans une parfaite illusion. Un pari réussi pour Christiane Jatahy qui nous a servi une nouvelle œuvre digne d’être vue et revue.

La Règle du jeu, m/s Christiane Jatahy, Comédie Française, du 20 octobre 2017 au 8 janvier 2018.


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